27 avril 2012

L'Homme et la Pantine


Zohra bent Brahim & Debussy
Zohra bent Brahim et Debussy photographiés par Pierre Louÿs à Paris (1897).


En 1894, ça va mal pour Pierre Louÿs : désordres de santé (largement imaginaires, mais ce qui ne change rien), dettes criblantes, succès d'écrivain qui ne viennent pas, et Georges le demi-frère/père qui récrimine à tout bout de champ, sont en train de conduire le jeune dandy neurasthénique au suicide. C'est l'année où brusquement il décide, alors qu'il fait route vers le festival Wagner de Bayreuth, de virer lof pour lof et d'embarquer pour un voyage insensé (au point de vue maladies comme argent) en Algérie.

On connaît assez le détail de cette première expédition grâce au Journal de Meryem*, dans quoi le poète symbolard Herold, compagnon de voyage un peu pot de colle de Louÿs, a portraituré scrupuleusement ce dernier et fait, avec sa collaboration, le recueil de ses méfaits en Alger, à Biskra et à Constantine (Louÿs s'adonnant à de "petits coïts" dans les rues chaudes envahies par le régiment, Louÿs s'appliquant à la corruption de fillettes arabes de neuf ou dix ans, Louÿs pris d'attaques d'hypocondrie et suant de frayeurs syphilitiques, Louÿs qui vexe les musulmans et amuse les Français en faisant vivre à grands frais dans une villa une Ouled Naïl de quinze ans, Louÿs composant sans même y penser des Chansons de Bilitis, des vers gracieux ou des pointes acerbes, Louÿs bondissant d'humeur, tour à tour riant ou méchant, mais toujours spirituel, mais antisémite et "terriblement réactionnaire, tyrannique et esclavagiste").

Printemps 1897, Pierre Louÿs vient de réchapper de plusieurs maladies sévères plus ou moins réelles (blennorragie, pneumonie avec abcès et choc septique, peste bubonique, cancer généralisé, rhume), il est de retour en Algérie où il s'occupe à récupérer le temps ruiné en angoisses et en dépression.

C'est là, à Fontaine-Bleue, qu'il rencontre Zohra bent Brahim, belle Algérienne présentée sans doute par le peintre Brindeau à qui elle a servi de modèle. Louÿs s'en entiche et ne tarde pas à la prendre pour maîtresse.

On a peu de renseignements précis au sujet de Zohra bent Brahim. C'est à peine si l'on sait qu'elle ne devait pas avoir vingt ans lorsqu'elle tomba aux mains de l'écrivain, qu'elle était de Blida, d'une famille pauvre, et qu'elle avait été éduquée par des religieuses françaises, ce qui explique qu'elle parlât correctement la langue du colon. Mais elle lisait et écrivait médiocrement, raison pour quoi toutes les lettres* qu'on lui connaît, adressées à Pierre Louÿs, furent prises sous sa dictée par des tiers.

On ne sait pas bien non plus ce qui put attacher Pierre Louÿs à un être aussi séparé de lui que Zohra l'indigène, sinon de grands bonheurs physiques, de toute évidence primordiaux, mais non exclusifs d'une estime plus entière de sa personne. Zohra était bonne fille, simple, amusante, sans tabous, et d'une soumission tendre et active en même temps que sujette à des emportements de femme qui devaient troubler un peu Louÿs. Toujours est-il qu'un mois ne s'était pas écoulé depuis leur rencontre que notre homme, dans la nécessité de revenir à Paris, décida d'y transporter son amante avec lui.

Mais ce bourgeois complexe, sous des dehors crânes et artistes, savait se montrer prudent ; à quoi s'ajoute que, descendant d'une longue suite de gens de justice, il connaissait la valeur infrangible, demi-mystique, que tout être d'extraction inférieure accorde spontanément à un écrit, surtout s'il ne sait pas lire.

Et c'est une convention synallagmatique bien particulière, bien léonine, seulement à moitié drôle, qu'une fois la décision prise d'emporter Zohra à Paris, Pierre Louÿs s'emploie à rédiger pour régler plus étroitement leurs rapports, sur papier timbré, à l'encre violette.

Ce document unique, inconnu jusqu'alors, qui gisait dans une collection particulière, est visible en fac-similé et retranscrit dans l'avant-dernière livraison de l'excellente revue Histoires littéraires** consacrée aux inédits de Pierre Louÿs.

Je ne résiste pas à donner la chose à lire à mon tour.


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Entre les soussignés

1° Mlle Zohra-bent-Brahim, demeurant 1 rue des Tanneurs à Alger.
2° M. Pierre Louÿs, demeurant Villa Djennan-Aïn-Lesèreck, rue Fontaine Bleue à Mustapha-Inférieur (Alger).

Il a été convenu ce qui suit :

I. – M. Pierre Louÿs s'engage à transporter Mlle Zohra-bent-Brahim, d'Alger à Paris, en première classe, et sans frais (au contraire) ; à lui faire partager son appartement 147 boulevard Malesherbes et à subvenir à son entretien, sur le pied d'une modeste aisance.

II. – Mlle Zohra-bent-Brahim promet fidélité à M. Louÿs, lequel lui promet secours et assistance ; mais, contrairement à l'article 212 du Code Civil, ni l'un ni l'autre ne réclame ni ne promet la mutualité de ces obligations.

III. – Mlle Zohra-bent-Brahim reconnaît qu'elle est affligée d'un caractère déplorablement jaloux, orgueilleux et emporté. Elle sait aussi qu'elle est issue d'une race où le flirt et la coquetterie ont des conséquences immédiates que les moeurs parisiennes n'entraînent pas toujours. En conséquence elle déclare comprendre et admettre que M. Pierre Louÿs ait parfois le désir ou même le simple devoir d'être aimable auprès d'une dame, sans que son attitude suffise à prouver la réalité de ses relations intimes (passées, présentes ou futures) avec ladite dame.

IV. – Mlle Zohra-bent-Brahim déclare également comprendre et admettre que les obligations antérieures de M. Pierre Louÿs aient pour effet de l'entraîner malgré lui à de fréquentes absences, justifiées par des visites, dîners ou soirées diverses où il n'est pas indiqué qu'elle doive l'accompagner.

V. – Mlle Brahim qui est censée n'avoir aucune relation à Paris, ne sortira jamais seule, sinon en vertu d'une tolérance bienveillante, laquelle pourra cesser sans qu'il soit nécessaire de donner le moindre motif à l'appui.

VI. – Insensible aux conseils et aux reproches, habituée d'ailleurs aux plus durs sévices, Mlle Brahim déclare se résigner à tous les châtiments que M. Louÿs croira devoir lui faire subir et en reconnaître à l'avance le juste droit.

Fait en simple à Mustapha le dix huit avril mil huit cent quatre vingt dix-sept. – En foi de quoi ont signé :

Zora
[sic]

Pierre Louÿs



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En complément à ce document, Histoires littéraires** reproduit ensuite une lettre, pareillement inédite, et presque insupportable. Mais il faut dire deux mots d'abord de l'issue de la relation de Pierre Louÿs et de Zohra bent Brahim.

Entre 1897 et 1899, pressé par Georges le frère/père, Louÿs raisonne fiançailles, songe chiffres et rêve noces ; mais il cumule les imbroglios érotiques sans savoir se fixer sur la femme à laquelle se vouer. A bien calculer tous les avantages qu'il y aurait à tirer de telle ou telle amante, qu'il s'agisse de Marie de Régnier, de Germaine Dethomas ou de Louise de Heredia, ce n'est pas Zohra en tout cas qu'il épousera. Il ne s'embarrasse donc pas de scrupules et la renvoie.

Mais il la reprend aussitôt ("Une heure après, elle était déjà revenue", se repent-il auprès de Georges. "Nous avons pleuré tous les deux comme des fontaines (...). C'est une chose atroce qu'une séparation après une vie commune de tous les instants. Je la détestais hier matin. Je l'adorais le soir").

Le petit jeu ne va plus cesser. Louÿs congédie Zohra à tout instant, l'expulse en Alger, pour la faire revenir à Marseille, puis la faire repartir encore. "L'esclave barbaresque a pris hier soir le rapide de Marseille, comme je vous l'avais fait prévoir", la bafoue-t-il auprès d'un proche de Germaine Dethomas qui s'inquiète – ce qui ne l'empêche pas, poète, dans ses lettres* du moment à la douce et patiente Algérienne, de lui donner du "ma vie", du "ma chérie", du "ma bouche".

Février 1899, Pierre Louÿs séjourne pour un mois dans l'oasis de M'sila auprès de Zohra bent Brahim au comble du bonheur. La rupture est consommée en mai, irrémédiable cette fois, alors qu'il se retrouve fiancé à Louise de Heredia.

Revenons à la lettre donnée par Histoires littéraires**, qui a été annoncée tout à l'heure. Lettre datée de 1914. Lettre tragique. Pour autant que l'on sache, Zohra n'a pu se résoudre à rester en Algérie. Elle a mené une vie de misère vagabonde sur le pavé de Paris, recourant aux extrémités qu'on imagine. Il est question entre autres d'un coup de poignard donné un jour à une rivale, et d'un procès s'ensuivant où le nom de Louÿs aurait été prononcé par la défense. Il paraît significatif en tout cas qu'écrivant à son ancien amant – ou plus sûrement dictant sa lettre à une compagne d'infortune –, elle ne précise pas d'adresse (pas même au verso de l'enveloppe qui a été conservée). Personne, je crois, ne sait ce qu'elle est devenue ensuite, ni la date de sa mort.


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Samedi 21 février 1914

Pierre chéri

Es-tu malade, je suis inquiète, je n'ai plus de courage, je suis abattue.
Inutile de te dire pourquoi tu ne veux pas me répondre, et pourtant si tu m'écrivais un petit mot, comme cela me ferait plaisir.
Je crois que tu n'est pas seul, tu doit avoir une Dame avec toi, ce n'est pas un Reproche que je te fais au contraire.
J'aime mieux de te savoir heureux que d'être malade, si je te dis cela tout me laisse à supposer puisque tu as repris l'ancienne petite femme de chambre.
Ah, mon Pierre, sois tout à fait tranquille de mon côté ne crois pas que je viendrait attendre dans les coins de Rue, non jamais.
Si tu ne me donnes pas Rendez-vous et ne me dis pas toi-même de venir, tu sais que je n'aime pas te contrarier et l'Amour forcé ne vaut jamais rien.
Quant à moi, je t'aime toujours comme au premier jour, rien n'a changé chez moi, ou en moi.
Je souffres comme personne au Monde en silence et tu sais que je ne peux t'oublier jusqu'à ma mort.
Je ne suis plus une femme, tout me dégoûte dans la Vie, je fuis le monde et le Bruit à part que mon Pierre tous les hommes me dégoutent il y a déjà des années et c'est pour cela qui je suis restée toujours seul avec l'idée de ne jamais oublié mon Pierre.
Tu sais, pierre, combien j'adorais mes Parents voilà 7 ans que je n'ai pas donné signe de vie on ne sait même pas si je suis morte.
Enfin je ne veux pas t'en dire plus long j'ai le Coeur gros il y a bien des jours où je veux finir avec la vie mais avec l'idée de te revoir encore. Tu sais que j'ai vécu 14 ans avec l'Espoir et surement Pierre que je ne vivrai pas la moitié des années qui sont passées.
Je souffres, Pierre et ne veux pas souffrir plus longtemps.
Je t'Embrasse mille fois, comme je t'adore.

Zohra







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* Pierre Louÿs & André-Ferdinand Herold, Journal de Meryem, suivi des Lettres inédites à Zohra bent Brahim (publiés et annotés par Jean-Paul Goujon), Paris, Librairie Nizet, 1992.

** Histoires littéraires, vol. XII, n° 48 (Pierre Louÿs inédit), oct.-nov.-déc. 2011, Histoires littéraires (Paris) & Du Lérot éditeur (Tusson).


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