14 octobre 2012

"Nouveaux regards" sur Céline


Tardi / VABDLN


C'est connu, c'est dans les vieux chaudrons qu'on fait les meilleures soupes. Et le Magazine littéraire, qui vient de créer une collection de bouquins intitulée "Nouveaux regards" s'en prenant aux grands ancêtres de la littérature mondiale, a naturellement consacré un volume à Céline.

On a donc fait comparaître une poignée de docteurs spécialistes en tout pour produire des contributions neuves sur le monstre. Celles-ci, à vrai dire, ne sentent pas beaucoup le frais. Que n'apprend-on aucunement en effet au travers des articulets de trois pages qui composent le machin ? Que Louis Destouches, dans sa thèse médicale, avait un peu trituré l'histoire vraie du Dr Semmelweis ; que parvenu à la condition d'écrivain, puis passé collaborateur, il prétendit beaucoup, à la Libération, que les persécutions qui lui venaient étaient dues entièrement au Voyage ; qu'à propos de ce roman, personne n'a jamais su trop dire de quel bord il serait, de quelle école, si c'est compatissant ou uniquement vociférant, anarchiste ou bien quoi ; que l'homme Céline fut versatile de nature, et bien désagréable, particulièrement pour ses éditeurs, en plus d'être plus âpre au gain qu'aucun d'eux (ce qui devait être une gageure) ; qu'il était inspiré par la danse, qu'il adorait Bruegel, Jérôme Bosch, Montmartre... ; enfin qu'il a été dans les temps plus récents assez efficacement illustré par Tardi.

Rien de novum sub sole donc. Ou alors c'est maigre. A peine se rappellera-t-on les pages d'un bon niveau de Philippe Roussin sur les identités médicale et littéraire de l'écrivain. Et les notations désordonnées mais bien claires du pape des célinophiles, le Pr Henri Godard, sur les propriétés comiques et les désarticulations du discours propres à Guignol's Band. Tout de même, parmi les "documents" annexés, il y a une belle occasion de relire l'entretien fabuleux donné à Guy Bechtel pour le Club du livre en 58, où Céline, sous le masque d'un Rabelais qui a "raté son coup" par l'emploi d'une "langue extraordinaire et riche", règle ses comptes avec les Amyot de son temps au "style académique, duhamélien, (...) [d]e la vraie merde". L'entretien est livré dans une version intégrale peu connue, bien plus longue, bien plus verte que celle qui figure habituellement dans les ouvrages, par exemple dans les Cahiers de L'Herne. L'introduction où Bechtel relate le costume dans quoi Céline ce jour-là lui donna audience est elle-même un morceau :

"Avec Robert Poulet, j'arrive vers 4 heures de l'après-midi chez Louis-Ferdinand Céline, dans son extraordinaire pavillon de banlieue, à Bas-Meudon. Il vient à notre rencontre, monstrueux, voûté au point qu'on le croirait bossu, en grimaçant.

Il porte un vieux pyjama autrefois bleu, sale à vomir, et là-dessus deux pull-overs troués et une peau de mouton. Son pantalon, à braguette déboutonnée, sort d'une friperie modeste.

En murmurant des phrases incompréhensibles, décousues, râlant, rotant, borborygmant, lâchant sans ordre cris, mots, épiphonèmes, se tordant, contorsionnant, se liant et déliant comme un noeud de vipères poisseuses, et je boite à gauche et je boite à droite, et murmurant encore, le souffle court, avec des rires qui montrent ses dents sales, il nous introduit dans son bureau qui est un zoo.

Le perroquet siffle et dit : 'Coco !', les chiens aboient, les chats sautent, hurlent, griffent, tirent la laine des coussins, et des oiseaux pépient dans toutes les cages qui encombrent la pièce.

Il se met à parler d'une traite."


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