13 avril 2008

Sur Philippe Rahmy et sur la multiplication des corps


de philippe rahmy, je ne connaissais jusqu'alors qu'un effarant "videolivre", tiré du long poème qui a pour titre : demeure le corps. je ne connaissais qu'un objet filmique étrange, féroce comme le charbon, où, sur un carrelage, vous meurt devant les yeux une pieuvre-pubis ("l'abdomen déchiré par la morphine déploie sa pieuvre de boyaux"), et court une main-araignée ("ha") le long de housses de plastique. plus loin, un invisible sacrifie au feu les restes d'un repas dans une assiette ("une poignée de comprimés, la carcasse d'un oiseau") comme pour mimer l'encens et distraire la horde de bêtes qui lui poignent le corps ("un animal se développe sous l'effet des narcoses ; des poils infectent mes cicatrices").

de philippe rahmy, j'ignorais à peu près tout finalement, à peine avais-je senti parler des morsures vraies et profondes de sa maladie ("le ventre se couvre de crin, la bête a traversé"). je m'étais juré, en tout cas, de me procurer sans délai le livre-chant, le livre-des-grands-fonds, le somptueux livre-prière à l'origine du film ("il est temps de s'unir aux décombres de l'univers").

à la faveur d'un bel hasard ("tu avances comme les morts, vite, sans faire de rencontre"), il se fait que je suis tombé dernièrement sur l'âme de philippe rahmy soi-même, charriée par l'un de ces "réseaux sociaux" sur internet dont nous chevauchons tous les deux les styx. philippe m'a fait savoir qu'il découvrait justement méduses, mon livre, dont il m'a fait l'honneur depuis de dire des mots de feu dans une note publiée là où il exerce habituellement ses dents ("c'est presque trop beau ; le ciel grogne au loin").

et nous sommes ainsi, du moins je veux le croire, devenus amis ("tu penses lui ressembler ; comme lui, tu es terrifié par l'idée d'abandon et par celle de te faire asservir").

le curieux de notre rencontre vient de ce que la méduse, m'a-t-il appris, est une bête constituée presque en totalité de collagène, qui est précisément la protéine qui lui fait cruellement défaut. philippe rahmy est atteint de la maladie des os de verre, laquelle fait courir le risque au malade de se rompre sans arrêt les membres ("le crâne sans orbites espère une fracture"). pour moi, je n'étais pas au fait de l'existence d'une telle pathologie, ni de la nature physico-chimique de la méduse, cet animal que j'ai choisi pour titre et totem à mon livre. il va sans dire que je reste extrêmement frappé par la coïncidence sur laquelle s'est bâtie notre amitié ("il n'y a pas d'énigme à la source des fleuves ; je regarde sans comprendre").

enfin bref, j'ai lu demeure le corps ("une seule et longue phrase regarde le soleil"), et j'ai vu vite quelle arme d'exception est philippe rahmy ("la première syllabe heurte comme un écrou, tiré à bout portant par une fronde de chasse") ; j'ai vu avec quelle grâce, quelle élégance, mais aussi quelle retenue, sa pensée se déploie comme certainement il se déplace ("l'amplitude des gestes s'amenuise, les soubresauts se fixent sur la langue") ; et j'ai vu encore, pour finir, quel grand vivant habite son corps souffrant ("les pieds emballés tapent sous leurs linges").



des corps et des chemises


"j'ai approché mes cheveux de ton front rosé, et j'ai senti une odeur de roussi, parce qu'ils se brûlèrent. ferme tes yeux ; car sinon, ton visage, calciné comme la lave du volcan, tombera en cendres sur le creux de ma main."

l a u t r é a m o n t [ l e s c h a n t s d e m a l d o r o r ]


on ne peut pas lire demeure le corps sans se demander jusqu'où peut aller la barque coulée qui nous tient lieu d'enveloppe ("la douleur, légère barque d'os, me conduit tout à coup"). on ne peut pas lire le livre de philippe rahmy sans se demander où cette âme limpide, belle et vaste comme la mer, a fourré tous ses cris ("fredonner plutôt qu'écrire ; ce murmure fait du bien, il s'élève, puis retombe comme de la poussière").

je ne veux pas être plat avec le livre de philippe, avec son "chant d'exécration", dont j'ai bu à grands traits les pages ("une mouche vient boire au bord des yeux ; on dirait une âme se lavant du péché"). je ne souhaite pas trop m'étendre ("parler diffuse une misérable lumière") et veux me contenter ici d'évoquer les brûlures qu'il applique, avec une acuité sévère, sur tous les corps où il demeure. car je ne crains pas de dire que philippe rahmy habite plusieurs corps, que c'est plusieurs demeures dans quoi son coeur et ses reins battent jusqu'à en faire craquer les pierres : il y a le sien propre, bien sûr, cette défroque étroite et froide, excessivement fragile, qui le tourmente ("le corps vidé gonfle autour de son ombre") ; et puis il y a ces autres corps, choisis pour se défaire à l'envi du premier comme d'une peau morte, comme du contenu d'un vase de nuit : ainsi de l'écriture ("la maladie s'en va dans l'écriture"), du chant ("le rossignol est obscène autour des charniers"), de l'exécration ("je vomis et défèque en même temps"), des questions infligées ("je choisis la question pour demeure"), enfin du langage tout entier ("j'habillais alors mon corps difforme de paroles").

c'est le principe des âmes luxueuses que de permuter souvent leur substance ("je ne m'explique pas ce gaspillage de peau humaine") ; c'est le principe des bêtes de race que de changer de corps comme de chemise, que de vouloir s'élargir le thorax aux dimensions du ciel ("un cavalier hante ce labyrinthe, il est empli de colère et chargé d'armes, mais il épargne ceux qu'il rencontre lorsqu'il lit dans leurs yeux l'amertume d'avoir perdu le ciel").

la spécificité de philippe rahmy, là-dedans, vient de ce qu'il n'en finit pas d'incendier tous ses corps et ses rechanges ("les plus incandescents seront visibles sous peu, au coucher du soleil"). on ouvre le livre, on le referme, et voilà que tout flambe, que la poésie est en feu, que les questions tombent en brasier, que le chant et la haine et la langue sont consumés dans une seule et grande torche ("pourvu que la maison brûle, qu'il ne fasse plus jamais jour, ce pays empeste entre ses rives abruptes ; chaque porte est taillée à dimension du désastre").

plusieurs corps, plusieurs demeures, un être qui marche, circule entre chaque, déclenche de beaux feux de forêt ("mais un éclat l'aveugle, puis il s'en va") ; un être qui tend des mains amies, mais des mains qui foudroient tous les châles qui l'entourent ("je suis incapable de compassion envers ceux qui partagent mon supplice") ; un être qu'à tout moment l'on s'attend à voir bondir d'une fenêtre en hurlant, nu comme un os, poli comme l'ivoire ("le corps a perdu ses muscles et sa graisse ; reste cette effrayante tour calcaire dont chaque fenêtre est éclairée par la douleur").



le tribunal des lecteurs


"la question de droit était matériellement claire."

k l e i s t [ m i c h e l k o h l h a a s ]


de ce qui précède, on aurait tort de croire que philippe rahmy, son grand livre contre la poitrine, donne l'air de se tordre en imprécations et d'appeler à la fin de tout.

en vérité, s'il fait feu de tout bois, s'il remue sans pitié les cendres qui lui tombent du tronc, philippe rahmy accueille surtout avec angoisse la mort qu'il regarde s'avancer comme une armée à cheval ("je suis ici, sanglé, incapable de mourir, lié pour éviter que je me tue") ; il ne supporte qu'avec une humaine ambiguité ("je ne sais pas, je me suis trompé, je ne veux plus me défendre") et ne tolère qu'avec le courage qu'autorise l'intelligence la peine absolument violente qui lui est faite ("ma pauvreté ne me soulage pas, il me reste tout à perdre").

au royaume des ténèbres, où résident les coeurs bouleversés, il est bien sûr de règle que la littérature et la vie se confondent et engagent tout le corps ; et le corps et le feu, sous terre, font facilement bon ménage ; mais pour le reste, tant que la viande est à pied d'oeuvre : "je suis n'importe qui, perdu dans la misère" et "je ne crois pas en la supériorité de la parole sur les autres formes de vie".

en somme, après les belles flambées, on a beau s'épousseter, il demeure toujours quelque beau morceau de soi attaché aux tendons. et en l'état de nos connaissances, toute opération de transsubstantiation, de combustion instantanée ou de métempsycose est vouée à un échec partiel.

à partir de là, quand le corps est une traîne de souffrance ("le corps est l'orifice naturel du malheur"), il faut donner un sens à la tragédie qui glisse sur les parquets dans l'événement d'écrire ("rien ne distingue l'oeuvre de l'agonie").

donner du sens à la douleur ; saisir celle-ci, vivante vipère, comme la gueule saisit l'agneau, et lui fixer une forme acceptable qu'on pût emporter dans la mort ("le cadavre en paix sous sa dernière mâchoire de chien").

demeure le corps ne conteste pas sérieusement cette douleur, irrémédiable, qui a d'ailleurs en droit ses avantages ("une loi veut que la douleur tienne à distance l'imprévu et fasse ainsi obstacle à la mort") ; le livre tient pour acquise la sanction, qui frappe de toute éternité, et plutôt que d'en soulever l'injustice ou l'arbitraire ("tu signes d'une croix en bas de la nature"), y sont montrées les béances dans la face de qui détient le pouvoir de punir et l'exerce ("toute la difficulté est de ne pas questionner les cieux").

philippe rahmy n'argumente presque jamais sur le quantum de la peine prononcée contre lui et sur son application matérielle, comme dans la colonie pénitentiaire de kafka, par les seuls rêves d'une machine ("il faudrait expliquer encore et encore, puisque la honte de tout dire nourrit le sentiment d'exister, comment une machine se charge peu à peu d'un organisme incapable de supporter son poids sans s'effondrer" - "je n'ai pas connaissance d'un rêve, d'une opinion, qui ne soient la traduction de ce bruit de métal" - "la machine qui écrit ne connaît pas sa langue, elle mélange les noms aux déjections de ceux qui meurent"). mais philippe rahmy est un homme, et les vrais hommes ne crèvent pas sur les pattes comme des bêtes emportées par les crispations du ciel ; les vrais hommes n'acceptent les rigueurs d'une condamnation que si elle émane du lit de justice dont ils ont eux-mêmes élevé les tréteaux.

en l'espèce, l'auteur n'entend disputer sa cause que devant le jury populaire, aux arrêts pleins de sang, de la littérature. il exige que sa peine soit confirmée, après-coup, par un tribunal des lecteurs. il est vrai qu'on n'a quelque chance de filouter une cour que si l'on en sait la morale et les procédures.

"en fin de compte, deux questions m'importent, l'une très simple, vais-je obtenir justice, l'autre très confuse, puis-je imaginer meilleur tribunal que la littérature"




+ + +




"les jours passaient sans qu'il arrivât rien d'étrange. j'essayais de découvrir un indice révélateur. un jour enfin, j'aperçus un aveugle qui marchait dans la rue. il passa lentement devant le n° 57. avec sa canne blanche, il semblait reconnaître le terrain où devaient s'effectuer plus tard des opérations décisives."

e r n e s t o s a b a t o [ r a p p o r t s u r l e s a v e u g l e s ]


je peux me tromper. peut-être bien que philippe rahmy ne change jamais de corps, ni ne demande à être jugé par aucun tribunal. peut-être bien que c'est moi qui n'y vois goutte, que mes yeux ne sont pas faits pour la lumière.

je l'ai dit, je ne sais rien, ou pas grand chose, de l'auteur de demeure le corps - je n'ai vu passer qu'une forme dans l'ombre. et je suis d'accord à l'avance pour dire que ce que j'ai cru discerner dans le noir n'était pas dans son livre.

au vrai, il est probable que je n'aie fait dans ces lignes que parler de moi, de mon hygiène, des causes pour lesquelles depuis tout ce temps je m'embrouille dans l'écriture comme dans une cuiller d'opium.

il n'empêche, le livre de rahmy, je l'ai lu - je ne suis pas encore complètement fou.

il m'en reste une belle marque sur la joue.


6 commentaires:

  1. Plat, ça, non, vous ne l'êtes pas.
    Rahmy, vous en donnez l'envie.
    Et m'intéresse le fait qu'en parlant d'un autre vous restiez de plain-pied dans la création (rien qui s'apparente à la critique ordinaire), l'écriture est partout.
    À bientôt.

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  2. antoine,
    j'aime beaucoup venir lire tes notes. ça fait un peu peur le fusil mais j'aime beaucoup les notes alors je viens quand même. Je fais un lien mais si ça te fâche tu me dis, j'enlève, pas la peine de sortir le fusil.

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  3. un magnifique entrecroisement de textes...

    "déserts, déserts
    soyez ouverts
    beaux pays soyez effacés
    franchi, franchi à pas muets,
    le globe oculaire de l'âme."
    (Jouve)

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  4. pour une belles et belles je passe tous ma vie chez elles mon coeur et

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pan ! pan !