19 novembre 2012

Lettre de Louis Destouches à ses parents (par forte fièvre)


Sans titre
(Source : Richard Mosse)


[Plantation de] Biko[bimbo, Cameroun] le 22 sept. [1916]*

Chers Parents
Il faut que je vous narre la fin de mon ami le prospecteur Jim Eccles.
Jim Eccles était un grand garçon roux, souriant, ans âge, natif de Bristol.
Depuis sa plus tendre enfance, au service de compagnies diverses, sous les climats les plus variés il recherchait dans tous les terrains imaginables tous les minéraux possibles.
Il avait acquis dans cet état une certaine notoriété, il savait aussi une quantité innombrable d'histoires, dans les langues les plus diverses.
Il en savait plusieurs depuis le "masouna" qui n'est parlé que de quelques tribus anthropophages et de rares missionnaires, jusqu'au français, le langage des cours, qu'il parlait d'ailleurs fort bien, l'ayant probablement appris dans sa syntaxe, alors qu'il ne s'était jamais donné ce mal pour sa propre langue qu'il parlait fort mal, parsemée d'expressions techniques, ornementée d'argot d'un peu tous les pays, au point de le rendre parfaitement incompréhensible.
J'appris de sa bouche, qu'à plusieurs reprises, il avait tenté la fortune par d'autres moyens, il occupa ainsi successivement un poste de professeur de Langues Africaines à Londres, de Garçon de Recette à La Haye et même d'Inspecteur des Bars Bi[ll]ards à Paris.
Il m'a même ouvert sur cette obscure profession des horizons inconnus. Elle consiste paraît-il à prendre successivement dans tous les quartiers et successivement dans tous les bars bi[ll]ards de chaque quartier, un uniforme petit café noir à 0 F 10.
Après absorption consciencieuse du petit café noir, l'inspecteur exhibe à la caissière du bar une petite carte de couleur qui prouve sa qualité. Cette dernière produit aussitôt son livre de caisse, et ledit inspecteur vérifie de visu, l'entrée en compte du petit café noir à 0 F 10.
L'occupation paraît aisée, mais d'après Jim elle n'est pas sans inconvénient, il y a notamment contracté un dégoût profond pour le café, qu'il a conservé jusqu'à sa mort, il prétendait un jour d'inspection dans un quartier excentrique, avoir ainsi successivement absorbé et vérifié l'entrée en caisse de 22 petits cafés noirs à 0 F 10 centimes.
Il mettait, avec connaissances de causes, en doute, la croyance populaire qui veut que la couleur des nègres soit due à une absorption exagérée de cafés noirs.
Néanmoins, après chacune de ces tentatives, Jim Eccles reprenait invariablement ses pics et ses forets, et retournait exercer sa nomade profession sur un continent quelconque.
Il était ces temps derniers fort occupé à la prospection de gisements de houille dans les vaseux marigaux [sic].
Escorté d'une équipe de noirs, il creusait par-ci, par-là, chassant devant le nuage épais de son éternelle pipe des essaims de mouches de toutes espèces.
Il avait élu domicile sur pilotis, dans une espèce de petite cabane en planches démontables, qu'il transplantait selon les besoins de la cause.
Nous nous retrouvions à Campo, à chaque courrier, immanquablement, il recevait une volumineuse correspondance ornée des timbres les plus divers.
Il dépouillait méthodiquement, en commençant par les lettres venant des pays les plus lointains, parce que prétendait-il, elles étaient plus fatiguées. Puis témoignant une suprême indifférence pour les instructions de sa compagnie il en prenait connaissance en dernier, parce que paraît-il, ça coupe l'appétit et qu'il s'en foutait autant qu'une grenouille d'un fer à friser.
Mais un jour, aux alentours de sa cabane s'abattit une bande de cris-cris. Je ne sais si vous vous rendez compte au juste de ce que c'est qu'un cri-cri d'Afrique, c'est une bête effarante. Un seul d'entre eux siffle autant que dix locomotives.
Et il n'est jamais seul, il voyage en bandes compactes, et pour comble il ne siffle que la nuit.
Jim qui les connaissait depuis longtemps, essaya tous moyens connus. Ils bravèrent tout, le tam-tam, les nuages de sa pipe, etc. etc.
Jim lutta en vain, pendant deux nuits il ne put fermer l'oeil, alors il capitula. Les cris-cris coalisés faisaient autant de bruit que cinquante express. Sa cabane fut démontée en un clin d'oeil, remontée sur un radeau et ancrée au milieu du fleuve.
Le cri-cri ne sait pas nager, et Jim rigola du bon tour qu'il venait de leur jouer, en les entendant là-bas, sur la rive, siffler, siffler...
Il n'a pas ri longtemps le pauvre Jim : il avait disposé sa cuvette, sur une table, le long de la cloison en planches.
Une des planches avait un noeud, le noeud avait sauté, Jim n'avait pas vu le trou, ce fut sa mort.
On l'a retrouvé, deux jours après à genou, la tête dans sa cuvette remplie de sang.
Un long rayon de soleil doré enfilait le trou de la cloison, striait l'ombre de la chambre, passait dans les cheveux roux de Jim Eccles, juste au-dessus du cervelet.
En se baissant, pour laver sa figure, le soleil avait tué Jim.
Votre fils

Louis Destouches




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* Reproduit in Devenir Céline (Lettres inédites de Louis Destouches et de quelques autres, 1912 – 1919) (édition et postface de V. Robert-Chovin), Paris, Gallimard, 2009, pp. 126-129.


Sans titre
(Source : Richard Mosse)


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