15 février 2013

Cinq lectures de Dante (4)


Sans titre


(Pour lire les trois premiers billets de la série, se diriger en 1, 2 ou 3).


4. Ezra Pound, Esprit des littératures romanes (trad. de Pierre Alien), Paris, 10/18, 1970, 317 p.


"Ou sont les gracieux galans
Que je suivoye ou temps jadiz,
Si bien chantans, si bien parlans,
Si plaisans en faictz & en dictz ?
Les aucuns sont mors & roydiz,
D'eulx n'est il plus riens maintenant :
Repos ayent en Paradis,
Et Dieu saulve le remenant.

Et les aucuns sont devenuz,
Dieu mercy, grans Seigneurs & Maistres.
Les autres mendient tous nudz
Et pain ne voyent qu'aux fenestres.
Les autres sont entrez en cloystres
De Celestins, & de Chartreux,
Bottez, housez, com pescheurs d'oystres.
Voyla l'estat divers d'entre eulx.
"

François Villon, Le Testament (XXIX-XXX)


Qu'on se rassure, ici je serai court. Pour exprimer les choses franchement, je ne sais pas du tout l'intérêt de ce gros livre de Pound, où il est beaucoup question de faire entendre qu'il aime qu'on aime qu'il aime adorer les vieilles lettres romanes, et qu'il a mieux qu'un Européen fait l'effort d'apprendre le provençal, le portugais, l'italien, le latin, etc.

Le reste est prétexte à servir une anthologie extensive de textes à demi perdus du passé, dont Pound se fait fort de nous dire, dans un étrange sourire, que leur qualité quelquefois mauvaise nous blanchit de les avoir oubliés.

Le livre étonne autant par l'étendue de son érudition, que par son peu de profondeur. Sur le sujet de Dante, le mystère est parfait. Le Florentin, à qui Pound voue un amour collant qui l'oblige à coucher son nom à chaque chapitre, est martyrisé des plus douloureuses platitudes : la Divine Comédie est une "immense métaphore de la vie", souffre-t-on pour le poète page 114 ; et toutes les personnifications féminines de son œuvre sont tout à fait "réelles et non artificielles", meurt-on presque page 163. Mystère, en tout cas, d'arriver finalement aux pages spécifiques consacrées au Dante, et de n'y découvrir qu'un lourd abstract de la Comédie, qui s'applique à en dérouler absurdement le scénario, chant après chant.

Ne soyons pas bouché. Si son Dante ne vaut rien, Pound fait venir juste après des pages lumineuses et brusques sur Villon, qu'il résume avec beaucoup de justesse (en partie je crois parce qu'il le méprise).

Voici par exemple sur sa personnalité : "Villon n'oublie jamais l'homme fascinant, et révoltant, qu'il est. Et il ne prend jamais, Dieu merci, quand il se chante lui-même, ce faux air de vertu qui fait que Whitman se glorifie d'être Whitman. Le chant de Villon est égocentrique en ce qu'il s'absorbe lui-même, mais, au contraire de Whitman, il ne prétend pas faire un don précieux à la race en étalant sa fatuité. La misère est mieux ancrée chez l'homme que la dignité. Il y a plus de puissance à chanter le froid, le remords, la faim et la puanteur des prisons médiévales, qu'à glorifier la pastèque qu'on est en train de manger. La voix de Villon est douloureuse, ironique, nous annonce l'irrévocable. La voix de Whitman est celle qui nous dit : 'Voyez, admirez, je mange des pastèques. Quand je mange des pastèques, par ma bouche le monde entier mange des pastèques. / Quand je mange des pastèques, je partage les pastèques du monde'. (...) Villon occupe une place unique dans la littérature en ce qu'il est le seul poète sans illusions. Les désillusionnés sont différents – Villon s'est embarqué sans même ce fragile bagage. Jamais il ne se ment – il ne sait pas grand-chose, mais il le sait bien : l'homme est un animal qui peut ressentir certaines choses, la douleur est son lot le plus fréquent, il possède une âme dont il ne connaît presque rien" (pp. 216-218).

Et voici sur sa production poétique : "L'important n'est pas l'art chez Villon, mais la substance. Là où Dante témoigne d'un art insurpassable, Villon ne montre aucune curiosité. Il accepte l'art poétique de son temps comme il en accepte les dogmes et les opinions, sans poser de questions. Si Dante dépasse son époque, s'il en renverse ainsi certaines barrières, Villon reste en dessous des conventions de la sienne, et par cela lui survit. Il est totalement médiéval, pourtant son œuvre marque la fin du Moyen Âge. Dante cherche sans cesse la noblesse sur cette terre, ambition qui le coupe de son siècle de même qu'elle éloigne le vulgaire de son œuvre, et la puissance de son imagination désoriente les foules. Villon n'a pas d'imagination, presque aucun art, pas d'ambition littéraire, il ne sait pas la gloire qui l'attend (...). La plus grande part du Petit comme du Grand Testament n'a rien à voir avec la poésie. L'esprit en est des plus grossier : voleur, meurtrier, proxénète, maquereau... des pages d'une sincérité sans nulle imagination dépeignent une réalité sans fard. Il ose se montrer tel qu'il est, et sa dépravation n'a rien d'une pose étudiée pour l'effet littéraire. Il ne commet jamais l'erreur de glorifier ses crimes, de s'en réjouir, de prétendre mépriser la vertu. 'Et pain ne voient qu'aux fenestres' n'est pas une apologie bêtifiante des bénéfices spirituels du jeûne. (...) Villon se décrit comme Rembrandt peint son visage repoussant, et ses rares poèmes vous pénètrent plus que ne fera jamais l'art délicat d'un Arnaut Daniel ou d'un Baudelaire. Villon ne cherche pas d'excuses à Dieu ou à lui-même, ne s'en prend pas à la Providence parce qu'elle punit toute faiblesse, même la sienne. (...) Il possède la culture de son temps, tout au moins les rudiments que lui a laissés un passé d'élève brillant mais sans méthode, mais sa sagesse est celle des bas-fonds. Il n'est pas capable d'imagination dramatique, mais, ayant vécu lui-même, n'a nul besoin d'imaginer la vie. Ses poèmes sont d'une nudité de squelette" (pp. 219-222).

On pardonnera à Pound, en 1929 où il achève son livre, d'avoir raté toutes les recherches villoniennes plus récentes, notamment celles du linguiste Pierre Guiraud* qui à la fin des années 1960, a mis en évidence les stratégies amphibologiques proprement stupéfiantes, presque dantesques, à l'œuvre dans Le Jargon et Jobelin dudit Villon voire dans Le Testament, et révoqué en doute jusqu'à la personne de Villon, suspectant une élaboration collective de la basoche.

On pardonnera aussi à cette note sur une lecture de Dante d'avoir versé (un peu par charité à l'endroit de ce malheureux Pound, un peu en vertu d'un sincère engouement) dans une note sur une lecture de Villon.


(À suivre)



____

Notes :


* Pierre Guiraud, Le Jargon de Villon ou le Gai Savoir de la Coquille, Paris, Gallimard (coll. "Bibliothèque des idées"), 1968, 327 p. ; Pierre Guiraud, Le Testament de Villon ou le Gai Savoir de la basoche, Paris, Gallimard (coll. "Les Essais"), 1970, 195 p.


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