22 novembre 2007

Rêve-chien


cette nuit vous n'avez pas dormi, vous ne vous rappelez plus bien, vous étiez resté éveillé. mais il y a eu le rêve malgré tout et des images contrariantes dansent devant les yeux. sans doute ce n'était pas un rêve. sans doute c'était la pure réalité. vous vous rappelez très bien le rêve, il vous arrive souvent, vous pourriez le refaire les yeux fermés. dans le rêve il y avait vous, il y avait votre mère et puis ce chien – ce chien grattant-tirant la laisse. mon père est là lui aussi ou alors il est mort, je ne saurais dire. mère est vivante elle, et d'ailleurs elle distille ses venins, comme toujours elle fait cent-trente-treize reproches, pourquoi, vous ne savez pas, il semblerait que vous ne preniez pas autant qu'elle suffisamment soin du chien. de la viande à disgrâce qu'elle chérit, qu'elle appelle sans rire votre frère. est-ce que vous ne pensez pas qu'elle a déjà tellement à faire. est-ce qu'elle ne se tue pas à la tâche toute la sainte journée à s'en faner les mains ladres, à s'en corner les ongles en deuil. et n'a-t-elle pas encore assez souffert, jadis, les martyres de votre venue par les chemins du ventre. mais le temps a passé, vous avez l'expérience, et vous n'avez plus l'âge ; vous connaissez désormais que rien ne sert de disputer ; vous savez vous taire quand on vous crie ; et vous avez appris à faire reluire, toujours, partout, du fin bout de la langue, le cuir glacé de la bottine qu'on vous présente. durant ce temps, nonobstant, le chien est pénible, il aboie, il esquinte aux oreilles et au fond des cervelles, sa voix comme d'un enfant perce d'infectes cavités. l'animal suinte d'odeurs de boue, sa peau fine frémit comme une eau, lorsqu'il est trop ravi brutalement il défèque. le chien vous est cloué dans les bras, aujourd'hui vous n'y couperez pas, vous ne réagissez pas, vous ne dites rien, vous appréciez le silence, il vous revient de le nourrir – de lui donner le sein. la bête gronde sur votre giron, ses crocs luisent la salive, tandis que ses griffes doucettement vous étrillent et vous coupent le coeur. votre poitrine, vos mamelles béent qui vous font d'impensables douleurs. votre col soudain se retourne comme une peau de singe. le sang coule de vos yeux, vous gerçant de bien tristes gales ainsi le long des joues. l'angoisse gagne du territoire, c'est un rêve, c'est la pénurie de sommeil, c'est la réalité qui cauchemarde dans une région de l'être trop aigue. vous ne savez plus que faire. de quelle façon s'y prendre. nourrir sans mourir la bête amère à laquelle mère attache si tant de prix. le chien s'agrippe et remue, il y a beaucoup de sang. lanières de dos et beaux morceaux de foie lui hantent les mâchoires. il y a du sang, qui pisse à gros bouillons. mère attendrie vous regarde et il y a ce sourire, et ce sourire émeut. ce sourire qui enflamme son visage. vous souriez à votre tour, découvrant sous vos dents les débris dévorés d'une langue. vous ne sentez plus, vous ne devinez plus rien de vos os derrière les graisses et les parois de la figure. la bête violemment se tord, s'excite et vous bâfre à pleins ivoires. mais comment mère ne dit-elle, comment ne fait-elle rien. que ne s'aperçoit-elle du carnage. elle si inquiète d'ordinaire, dans ses cuisines, de l'immaculé des carrelages. comment rester sourde à vos cris, vous marquant si nettement que vous n'êtes rien pour elle en grinçant de son rire cristallin. votre squelette se fige. vous vous raidissez sur les tendons. tout est clair à présent. vous êtes le chien du rêve qui est réel, la carne du malheur et toute cette rage débondée c'est vous-même ; vous êtes le démon qui tait son nom dans la nature, que l'on ne connaît que par ses cris ; vous n'êtes rien et n'avez ombre ni silhouette pour vous suivre; vous êtes le mort-pendu-à-la-charpente aux regards fixes que l'on oublie ; vous êtes muet-supplicié-étendu à l'idée de n'être le cadavre de personne.



[texte paru le 21 novembre 2007 dans les cahiers de benjy]


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