23 novembre 2007

Sur Ferdinando Camon et sur mes douleurs gastriques


il y a eu une époque où ce que la culture italienne appelait la vénétie profonde, c'est-à-dire inconnue et arriérée, était peuplée de bêtes, d'anges, de diables et surtout de soldats de toutes races qui, une guerre mondiale étant en cours, venaient armés de toutes parts et parlaient des langues inconnues : russes, anglais, américains, français, allemands, partisans, prisonniers, parachutistes, auteurs de raids, espions. celui qui a écrit ce livre n'était pas alors âgé de plus de huit ou neuf ans, et il aimait à se tenir terré du matin au soir au sommet d'un orme démesuré qui poussait aux limites des cultures de son père : de là-haut, il voyait la plaine jusque là où elle s'estompait dans les brumes de l'horizon, et il assistait à tout ce qui s'y déroulait : processions, mariages, enterrements, batailles aériennes, ratissages, fuites. il y avait des étrangers qui se cachaient et des étrangers qui les recherchaient, la vie était telle qu'elle devait être au temps des hordes primitives, quand tous se défendaient contre tous, à chaque heure du jour et de la nuit. l'auteur avait un parent qui était chef de bande, dont toute sa race (à la campagne le mot "race" désigne les hommes qui portent même nom de famille) était fière, et depuis l'orme on l'a vu se faire endolorir au cours d'un ratissage, et ramené accroché à un pieu, comme du gros gibier. […] ce monde-là a perdu, il a été tué et il est enterré. les dénonciations, les accusations et les procès en son nom sont devenus impossibles. on ne pourra plus jamais en parler.

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j'ai l'estomac fragile. je m'en excuse. j'ai très peur de mourir. j'ai été sujet dès l'enfance à d'effroyables maux du ventre. c'est la raison pour laquelle je ne lis que très peu d'auteurs français en vogue. les auteurs français en vogue m'occasionnent des nausées terribles, des envies de chier à hurler comme un chien et à courir dans tous les sens et à me vider de tout mon fluide. camille laurens ou darrieussecq, christine angot ou beigbeder, pour ne prendre que des cas extrêmement symptomatiques, sont particulièrement forts pour m'émacier et me faire abonder la merde comme une fontaine. je n'y peux rien, mes boyaux supportent mal leur méthode simple d'écriture, qui consiste premièrement à se pourlicher l'excrément en public à même la pastille, deuxièmement à se flairer le cul et à trouver que ça sent bon.

quand je dis ça, on m'explique que mon mal n'a rien d'original : je souffre de snobisme. je soutiens moi que le snobisme ici a peu à voir, il s'agit d'un phénomène gastrique. mon docteur en tout cas m'a palpé les ulcères et m'a prescrit pour médecine de ne plus toucher aux curares et aux baves qui m'éviscèrent ; il m'interdit toute cochonnerie française prostituée en grand tintamarre à la télé. pour moi je veux lui faire confiance, il m'a exhibé ses médailles et ses diplômes de l'hôpital ; et l'on sait au moins depuis rabelais et ferdinand céline que les médecins s'y connaissent en matière de littérature. je me suis donc astreint, sur ces conseils, à un remède de cheval, que j'ai fini par apprécier : pour ne plus m'égosiller la nuit, la panse crucifiée sur les murs et les yeux blancs comme des soleils, je me contente avant de dormir de déguster des vieux digests peaussés de sang de boeuf, que j'achète d'occasion ; je m'autorise quelquefois un roman étranger hirsute, neuf mais traduit après avoir été d'abord écrit en singe ; bien sûr j'ai droit chaque vendredi ou pour les fêtes à m'offrir la faisanderie célèbre d'un mort français bel-embaumé ; enfin je ne jure et je ne crache désormais que par les crêtes de coq et le lambi des auteurs antillais.

depuis que je le pratique, je ne sens que des avantages à ce régime. mes achats sont plus rares, mais ils me coûtent moins cher et je n'ai plus peur de me les faire chouriner par un maniaque dans les transports. je découvre comme ça, au petit bonheur, une cargaison sans fin de lectures qu'on n'évoque jamais dans le journal ; et j'apprends que les beaux butins s'empoignent le plus souvent par l'effet d'une aubaine. enfin, surtout, je guéris ma petite santé. je me ménage le poids du corps. je me désappauvris les sangs.

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c'est dans ces circonstances que l'autre jour, je suis tombé sur jamais vu soleil ni lune, de ferdinando camon. je l'ai hissé par le plus grand hasard d'un tombereau de livres où l'avait emmêlé un bouquiniste. je l'ai négocié un euro, et c'est une des couronnes barbares les plus luxueuses qui m'aient orné les mains. un euro la merveille, on conviendra que ça valait la peine. j'insiste sur ce point, qui pourrait donner un début d'idée aux blanches courges et aux peigne-mes-cheveux-des-fesses français en vogue qu'on sait trop riches de notre argent.

je n'avais jamais eu maille à partir avant avec ferdinando camon, encore que lui et moi soyons un peu "pays". lui est né de cette moitié du corps paysan de l'italie du nord, qui vivait encore des cultures et des rizières avant la guerre ; lui a l'âge d'avoir regardé, comme on se regarde s'arracher le coeur, l'autre moitié – celle de ma famille – courir vers les frontières pour y tenter la chance et languir la famine à l'étranger.

les vrais auteurs sont des prophètes, ils font lever les peuples quand le couteau des riches leur a le chant trop amuï. les vrais auteurs sont quimboiseurs et exorciseurs, ils ressuscitent la voix des morts quand le caveau nous les déprime. Je n'ai pas beaucoup de choses à dire sur le livre de camon. camon est la gorge rauque et collective qui manquait aux paysans padouans qu'on a enterrés un peu vite. à un moment, camon est installé dans les yeux du petit gosse qu'il a été, perché sur un grand orme dans la campagne dévorée du feu de la guerre et des massacres. l'instant d'après, camon est une famille entière qui s'entend pour que le premier qui meure revienne dicter aux autres les résultats du totocalcio. camon raconte tout dans sa drôle de langue complètement nue : ce que lui et les siens qu'on prenait pour des bêtes ont retenu de la poésie et de l'histoire. il dit dans un grand éclat de rire ce qu'ont été les bandes de partisans crucifiés comme des christs pendant que les "guépards" fidèles aux habitudes susurraient des poèmes aux oreilles du pouvoir. il dit ce qu'est la poésie et ce qu'elle n'est pas. il dit la vérité. il ne fait pas mal au ventre.

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les grands poètes représentent la fièvre du monde et cela veut dire que le monde est jeune car, comme le dit le docteur en examinant ton fils qui délire et pousse le thermomètre à quarante, "les vieux n'ont jamais de fièvre". le poète d'annunzio quand il faisait beau restait enfermé chez lui et quand venait la tempête il allait dans les champs pour en écouter les paroles. il marchait contre le vent en compagnie d'une belle femme, et en baissant la tête de façon que le vent entre par une oreille et sorte par l'autre il demandait à son amie : "j'entends la mélodie de la tempête, l'entends-tu toi aussi ? – il ne m'est pas permis d'entendre ce que tu entends, répondait avec honnêteté sa compagne, puisque je suis seulement une personne normale, alors que toi tu es poète." il s'arrêtait alors de dialoguer avec elle et il s'entretenait directement avec le monde : "monde, parle-moi, je t'écoute à genoux !", et notre maîtresse s'agenouillait elle aussi, là, au milieu de la classe, les bras ouverts pour mieux nous faire comprendre comment se tenait le poète : à genoux devant les prodiges. il y avait de quoi se regarder les uns les autres préoccupés en voyant cette diplômée envoyée par l'état exprès nous expliquer ce qu'il fallait faire en cas de misère de temps : ce n'était pas comme disent les vieux, "quand il pleut et y a du vent, ferme ta porte, reste dedans", les poètes restent au lit avec le soleil et attendent foudre et grêle pour sortir sous la cataracte et le vacarme en traînant derrière eux une fille qui les suit effrayée comme la foule de lourdes. "tu n'es pas un homme, concluait sa compagne, tu es beaucoup plus : un surhomme !", et alors en classe c'était tout un échange de regards croisés, parce que nous aussi avons quelqu'un au village qui entend ce que les autres n'entendent pas, et voit ce que les autres ne voient pas, mais on n'a jamais pensé qu'il s'agissait d'un surhomme, la seule pensée qui puisse visiter notre crâne c'est qu'il s'agit d'un homme-qui-chavire qu'il faut ramener à la condition d'homme normal, qui voit ce qu'il y a, qui entend ce que tu lui dis. et lorsque à tùrcolo, quand il boit, lui poussent des ailes et qu'il saute sur la table, et qu'accroupi il tend le doigt vers le mur, et qu'avec un visage épouvanté comme s'il voyait le diable lui-même il répète sans arrêt : "le voilà le voilà ! arrêtez-le arrêtez-le !", et que même sa femme n'arrive pas à le tranquilliser en lui donnant des tapes sur l'épaule et en le suppliant : "calme-toi ! allez, calme-toi !", alors pour l'apaiser il faut téléphoner au docteur qui vient vite vite en klaxonnant dans son alfa romeo décapotable et fait étendre tùrcolo sur un divan, et là il lui fixe deux électrodes sur la tête et lui envoie le courant : le courant arrive par coups alternatifs comme une rafale de marteaux qui font tressauter le cerveau dans la boîte crânienne pareille à l'arachide dans le brûloir : soixante secondes après tùrcolo ne voit plus rien, non seulement ce qu'il n'y a pas, mais non plus ce qui est là, le docteur passe une allumette devant son oeil, puis devant l'autre, il pourrait le brûler que tùrcolo ne s'en apercevrait même pas, à la fin il lui pince la joue pour se faire pardonner et il se remet au volant. le malade est guéri. si dans les villes il y a cette épidémie des poètes-surhommes qui se promènent sous le déluge sans parapluie, il faut les rassembler dans un camion et les conduire ici : en soixante secondes chacun, nous on te les transforme en hommes normaux.


[texte paru le 10 mars 2008 dans les cahiers de benjy]

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