12 mai 2008

Sur Louis-François Delisse et sur sa cavale en Afrique



on trait la poudre
depuis ce matin.
nous bondissons, moi,
je saute par-dessus les balles.



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j'ai pour obligation professionnelle de fréquenter souvent les hôtels de police. j'y rencontre, pour gagner mon pain, des rouleurs et des chourineurs avec un sourire en épingle, des stupéfiés aux poignets trop menus pour tenir les bracelets avec lesquels on les accroche, des réfugiés remontés par la seine en barque, des brésiliens qui font la pute, des proxénètes à grands souliers, des braquo qui transpirent en passe-montagne. il m'arrive de croiser aussi un procureur au visage passé au formol, des baveux en collerette qui rafraîchissent les faces de leur salive, des victimes la mousse aux lèvres qui crient partout "la mort !", et parfois même un juge du siège que l'on promène en lui parlant avec des cuirs. on peut me croire, tout ce monde-là ne sent pas bon, et les décors sont plutôt moites. les limiers en armes qui nous regardent ne sont pas aimables.

je raconte ça pour qu'on comprenne, parce qu'à force de tremper dans une eau, il est de règle qu'on s'en imbibe. et l'on prend vite aux habitants leurs us et leurs automatismes. pour moi, je dois reconnaître qu'avec le temps, je suis devenu plus méfiant qu'un cogne à barbès. j'ai acquis le tempérament salement matraque.

là-dessus, je déclare sans tergiverser que j'ai tout de suite senti que louis-françois delisse est un type pas clair. d'ailleurs, il n'y a pas à chercher loin, tout sort tout seul et sans qu'on force de sa bouche. delisse se dit fier d'être né et d'avoir poussé comme une herbe dans un "hameau de douaniers et fraudeurs" du nom de "gibraltar"... près de roubaix. il détaille par le menu ses crimes d'enfant et comment dès tout jeune, il empruntait plusieurs identités pour circonvenir les filles et mener d'autres et plus coupables entreprises. delisse s'esclaffe encore d'avoir fait du scandale en ville à quatorze ans et de s'être affiché sans honte dans les cafés à la table de repris de justice.

mais c'est "delisse l'africain" - c'est le nom de pègre qu'il a fini par s'attraper - qui est le vrai suspect. en 1954, delisse se vante d'avoir mis les bouts pour le continent noir afin de s'affranchir du rappel à l'armée qui lui pendait au cou et qu'il savait devoir, au regard de son passé chargé, effectuer en "disciplinaire". là, au beau milieu des guerres et des trafics coloniaux, il serait resté sept ans à se mirer doucement dans l'eau des fleuves, à observer se barbeler les arbres, à entendre chantonner les femmes et le bêlement des chèvres. là, il aurait enseigné aux enfants une langue honnête, il aurait vécu hors du temps une vie presque de saint, il serait bientôt devenu propre et simplement poète...


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on ne s'étonnera guère, vu ses antécédents à la mesrine, que j'émette des réserves sur les activités réelles de delisse au niger. de loin en loin, je m'interroge aussi sur l'origine d'un livre qui porte son nom et que je viens de lire.

j'ai pour bonheur de tenir dans mes mains un choix de poésies amoureuses des touaregs, poésies "compulsées" et seulement "traduites", paraît-il, par delisse.

à leur sujet, delisse évoque un mystérieux prêtre, le père charles de foucauld, ermite vivant dans le hoggar entre les années 1900 et 1917. un prêtre coureur des déserts, qui aurait rassemblé en notes scrupuleuses les poésies d'amour que le peuple touareg s'échangeait le soir dans les tentes, au cours de l'ahâl, sous le violon des filles.


celui-ci, le violon à l’œil sec,
le très-haut lui donne protection !
pour que, s’il chante, les hommes
se taisent, en rattachant le voile
sur leur visage.



durant son exil, delisse aurait eu l'heur de découvrir, dans les gisements d'archives de la bibliothèque de l'institut français d'afrique noire de niamey, les notes patiemment recueillies par le père de foucauld. il déclare n'avoir fait que donner suite, par une traduction sans ajout, une reproduction en français mot à mot, au travail du vieux prêtre, à qui revient l'honneur d'avoir fait la lumière sur l'une des poésies orales les plus vives, les plus vertes et les plus érotiques.

une source amie bien informée me jure que toute l'histoire est vraie, que delisse n'a rien inventé, qu'à l'aide de quelques interprètes, il s'est borné à être le froid transcripteur des feuilles d'un missionnaire saisi d'émotion pure devant la poésie d'un peuple qu'il avait vu d'abord comme le ramassis des "moins civilisés des hommes".

pour moi, je ne serai pas la dupe de ce conte. et je dis que delisse, dans toute sa cavale en afrique, n'a pas passé une heure dans une bibliothèque, mais qu'il a sûrement coulé sept ans de vraie vie à réciter lui-même des charmes sous les tentes des belles touaregs, à écouter le chant de leurs violons, à arpenter le désert en tous sens à la recherche d'eau et de marchands à dépouiller de riches tuniques indigo de kano, à envoyer des balles d'argent dans le coeur des français et des arabes qui croient pouvoir manger l'espace comme le désert.

c'est sûr, ce sont ses propres aventures que delisse a livrées ici pieds et poings liés.


eh ! tabarot', chemnou, téhîouat',
bouhnan' à la blancheur de fromage
et moumaghbèd', si celle-ci a saisi
la baguette du tambour, ma poitrine
sera prise d'ardeur pour le combat.
je me souviendrai des jours de tabezzat'
lorsque nous sommes montés sur les crêtes
au son de la flûte, tandis que les lâches
se couchaient sur leur ventre, assoupis
sous la colline, cachés par leurs chameaux.
nous avons frappé une danse de nègres
sur nos boucliers, nous avons crié à
akhnoukhen' : "approche, meure ta mère !
ma créance payée, par allah, enfuis-toi
jusqu'à l'ajjer de l'orient !"



ce sont ses propres chants de combat qu'il rechante, en souvenir des trois chèches et du long fusil scintillant dont ses amis de razzia jadis l'ont comblé.


les arabes, donnez-leur
de l'intérieur de votre coeur !
brisez-les menu
avec la poudre à fusil fine.
puis revenez à cette tente
qu'a montée diaï
près de cette pierre d'élias.



c'est le deuil de sa propre dépouille touareg dans les bandelettes qu'il pleure en amoureuse.


eh toi, mon cousin germain, mon bien-aimé !
il y a longtemps que je craignais une séparation
d'avec toi. ils sont revenus, ils ont dit
que tu es mort là-bas !
je suis montée à la colline isolée où est mon lieu
de sépulture, j'en ai levé les pierres,
j'ai mis mon coeur dans une tombe.
ton odeur, je la sens entre mes mamelles,
elle jette le feu dans mes os.



c'est louis-françois delisse qui a écrit ce livre, j'en mettrais ma main à couper.




[texte publié le 13 mai 2008 par re-pon-nou]

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