30 août 2012

Tony Duvert et la B.D.


Mickey Mouse & Felix the Cat


Dans la suite de mon billet de l'autre jour, un lecteur particulièrement expert m'a fait découvrir qu'un inédit de Tony Duvert est disponible à la lecture sur le site internet du dessinateur Michel Longuet.

L'inédit fut proposé en son temps au Nouvel Observateur, qui n'en voulut guère. Il consiste dans une présentation de Chassés-croisés, livre de bande dessinée (mais on verra que l'expression, au cas précis, est récusée par Duvert) de la main de Longuet, paru en 1972 aux Editions de Minuit.

En dehors d'une critique sociale du mariage et du couple petit-bourgeois hétérosexuel (qu'on pouvait attendre de Duvert), il en ressort que l'écrivain avait une considération toute relative pour la bande dessinée.

Je ne sache pas que Tony Duvert se fût penché ailleurs sur l'objet B.D., sa seule référence connue paraissant constituée du reste du Journal de Mickey (il déclare quelque part* que le périodique serait à l'origine de l'"atroce illusion" sur l'état du monde qui a lénifié ses premières années ; et c'est apparemment encore par allusion à celui-ci qu'il adressait quelquefois des lettres enfantines à ses amis signées "Riri").

Quoi qu'il en soit, la bande dessinée, dans l'inédit en question, n'est envisagée par Duvert que sous son rapport au langage voire à l'écriture, car elle est expressément conçue comme un "genre littéraire". Un genre où, semble-t-il, les mots seraient engendrés par le dessin (tandis que chez Longuet, expose Duvert, c'est exactement l'inverse qui se produit, ce qui l'exclut de la B.D.). Pour le reste, l'auteur disqualifie ce genre littéraire qu'il vient d'agréer au motif que : "la bande dessinée use volontiers d'un système de variations dans l'écriture, mais c'est selon un code simple et pauvre, où des textes presque nuls sont revêtus d'une typographie assortie à leur teneur : grosses lettres si l'on crie, petites si l'on murmure, ondulées si on a peur ou si on s'évanouit, etc." La B.D., en d'autres termes, est une forme littéraire qui n'a pas de réelle maîtrise littéraire de la parole.

Nul doute qu'il y aurait à débattre sur le bienfondé de tels énoncés. Je laisse ce soin à de plus spécialistes**. Mon avis personnel est que le seul classement de la bande dessinée en "genre littéraire" de toute façon fait problème. Il n'y a pas si longtemps, une émission de radio qui prétend s'occuper de littérature diffusait un programme spécifiquement consacré à la B.D. Les participants (une écume de "critiques littéraires" qui répand habituellement la désolation dans la grande presse) faisaient mine d'interroger la légitimité du programme en se posant justement la question de savoir si la bande dessinée pouvait à bon droit être subsumée dans la catégorie littérature. La réponse unanime apportée était oui, certainement, pour la seule raison que la B.D. aussi, comme toute littérature qui se respecte, suppose le récit, ressortit à la narration... Avant d'éteindre le poste, j'ai songé à ces exemples pas franchement négligeables de la littérature (essayistes, poètes, épistoliers, expérimentateurs variés...) qui n'ont pas entendu produire de récits, raconter des histoires, et venaient de la sorte d'être ensevelis. On voit qu'il reste des efforts d'éducation à faire pour aider la critique à distinguer "roman" et "littérature", "narration (quel que soit le moyen d'expression)" et "exploration et transformation du langage dans le processus d'écriture (littérature)". On voit que les questions soulevées par Duvert, au final, stationnent dans des couches assez fines de la pensée.




––––

* Addendum du 31/08/2012 : on me fait me souvenir que c'est plus précisément à l'entrée "Baby boom" de l'Abécédaire malveillant

** Addendum du 23/09/2012 : une série d'émissions radiophoniques récente décortique le fonctionnement de la bande dessinée et ses rapports avec le cinéma, la philosophie, la littérature (#1, #2, #3 et #4).


4 commentaires:

  1. Tony Duvert n'aimait pas trop, en effet, la BD. Et les enfants sages comme Tintin le faisaient vomir, comme me l'a confirmé Michel Longuet. En revanche, il aimait les illustrations de Joubert pour Prince Eric.

    RépondreSupprimer
  2. Merci de ces précisions, cher Gilles.

    RépondreSupprimer
  3. Sans autre rapport avec ce billet que le nom de Duvert: j'ai eu la surprise de découvrir plusieurs titres de lui à L'écume des pages boulevard Saint Germain (à côté du café de Flore). Fini le temps où on ne le trouvait que sur internet?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Si c'était autre chose que L'Île atlantique, à mon avis c'est une erreur de commande, ou bien un retour de client mécontent ! (ou alors un libraire vraiment sérieux et honnête, on se plaît à rêver).

      Supprimer

pan ! pan !