22 février 2013

Cinq lectures de Dante (5)


Sans titre


(Pour lire les quatre premiers billets de la série, se diriger en 1, 2, 3 ou 4).


5. Dante Alighieri, La Comédie (Enfer, Purgatoire, Paradis) (présentation et trad. de Jean-Charles Vegliante, éd. bilingue), Paris, Gallimard (coll. "Poésie"), 2012, 1248 p.


"Et ainsi se forme une compagnie de fantômes déjà nombreuse, qui nous hante familièrement, et dont chaque membre vient nous vanter son repos actuel et nous verser ses persuasions."

Charles Baudelaire, Edgar Poe, sa vie et ses œuvres


Une nouvelle traduction de Dante est toujours un événement si l'on est mordu. Celle du Pr Jean-Charles Vegliante n'échappe pas à l'axiome, quand même elle a ceci pour particularité qu'elle n'est nullement nouvelle : parue au mois de novembre 2012 au format "poche" chez Gallimard, elle existait déjà dès longtemps pour les riches aux éditions de l'Imprimerie Nationale.

S'il faut en dire quelque chose, je crois qu'il est juste d'abord de féliciter le traducteur pour le travail bien clair, bien propre, bien lisible qu'il a donné, ceci nonobstant le choix revendiqué – brave mais irresponsable – d'abolir tout appareil de notes, toute vraie glose ou presque.

Au plan de la métrique, un rythme varié a été adopté qui n'est pas sans originalité, sans être absolument fripon : des hendécasyllabes emboîtent le pas du modèle proto-italien, mais se mâtinent à intervalles réguliers d'un "décasyllabe minoritaire" qui doit servir au français à les faire "apprivoiser" (postface, p. 1209). La justification du système paraît curieuse (je ne sache pas que des hendécasyllabes eussent jamais bondi à la gorge de personne pour que fût commandée leur domestication). Quant au reste, des rimes sont invitées parfois à la fortune du pot, l'intimidante terza rima ayant été pour sa part éconduite.

Dans l'ensemble la lecture est filante, sans remous, non déplaisante. Impossible pourtant de ne pas être frappé d'un certain rendu translucide, lissé beaucoup, très assourdi de ce Dante. On pense à ces "poètes retardataires" du temps de Lautréamont égratignés par Bachelard, ces poètes sans nerf, qui n'avaient appris à se servir que du "passé des mots", habiles seulement à propager dans une phonétique classique "un écho souvent impuissant, toujours invraisemblable des voix héroïques du passé"*.

"La bouche", s'ouvre ainsi chez M. Vegliante le trente-troisième chant de l'Enfer (en principe mon préféré), "leva de son repas de fauve / ce pécheur, la nettoyant sur les cheveux / du chef qu'il avait rongé par derrière ; / puis commença : 'Tu veux que je ravive / la douleur sans espoir qui serre mon cœur / rien qu'à l'évoquer, avant que je n'en traite. / Mais si mes mots doivent être la semence / d'où vienne infamie au traître que je ronge, / parler et pleurer tu verras ensemble. / Je ne sais qui tu es, ni par quel art / tu es venu dans ce fond ; mais Florentin / réellement tu sembles, quand je t'entends. / Je fus, tu dois savoir, le comte Ugolin, / et celui-ci l'archevêque Ruggieri ; / apprends pourquoi il m'a pour tel voisin. (...)'"

On respire le vieux onguent sternutatoire dont se parfume tout bon professeur en Sorbonne. "Le charme de l'ancien", bonimenterait-on dans l'immobilier.

Il n'empêche, je forme le vœu que cette édition plutôt honnête, bien pratique en tout cas (la Comédie est rassemblée en un seul volume in-dix-huit), remplace pour jamais dans l'esprit du public les pataugeages horribles tant de fois réimprimés de Jacqueline Risset**.

Je me désolerais de fermer ces notes sans évoquer, parmi la foison qui existe, deux traductions qui, selon moi, se tiennent en majesté, et qui chacune à sa façon donne une idée exacte de ce qu'est Dante, de ce qu'est une traduction, de ce qu'est la poésie.

Je songe d'abord à celle réalisée au XXe s. par André Pézard pour la "Bibliothèque de la Pléiade"***. Difficile de dire tout le bien qu'on voudrait de cette composition extraordinaire, de toute une vie, sans cesse reprise, sans cesse améliorée, où sont conjuguées une érudition totale et une très grande beauté formelle. André Pézard n'a pas traduit la Comédie "en français" : il a transposé tutto Dante (sa Vita Nova, ses rimes diverses, son Banquet, son De Vulgari Eloquentia, sa Monarchie, ses épîtres et ses églogues, ses mystérieuses Querelles de l'eau et de la terre, enfin sa Comédie) dans une langue qui n'existait pas et qu'il a par conséquent inventée. Une "folie", s'est angoissé le traducteur – mais une folie portant au comble l'engin et la maîtrise. C'est vrai surtout du poème de la Comédie, où les décasyllabes non rimés en faux vieux français rendent une poésie archaïque, vraiment troublante, de toute première grandeur. "Je voudrais communiquer au public français plongé dans la Comédie", s'excuse presque Pézard en avertissement, "la même impression que peut éveiller chez les Italiens d'aujourd'hui le contact soudain avec leur vieux chef-d'œuvre. En face de ce poème que tous entendent, mais qui ne parle pas le parler de tout le monde, ils sentent d'abord, bien entendu, que la poésie est un royaume à part de la prose ; mais aussitôt ils éprouvent que cette poésie, qui est bien de chez eux, n'est point la poésie qui se fait aujourd'hui, ni même la poésie traditionnelle" (pp. XIII-XIV). C'est exactement résumé.

Et le trente-troisième chant de l'Enfer se transporte jusqu'en ceci : "La bouche, alors, de son repas sauvage / se souleva ; puis se torchant aux poils / du chef dont elle avait sapé la nuque, / elle parla : 'Tu veux que je ravive / le désespoir qui presse encor mon cœur / au seul penser, ains que j'en sonne mot. / Mais si mes dits peuvent être semence / qui porte fruit de honte pour ce traître, / tout en pleurant, si parlerai-je bien. / Je ne sais qui tu es, n'en quelle guise / tu es venu çà-bas ; mais Florentin / me sembles-tu de vrai quand je t'écoute. / Je fus le comte Huguelin, sache-le ; / et cestui fut l'archevêque Rougier : / or vois ce qui nous vaut telle accointance. (...)'"

Je songe ensuite à une traduction anonyme. Elle remonte au XVe s. Le manuscrit en est conservé sous les références ms. L III 17 à la Bibliothèque nationale universitaire de Turin. C'est je crois la traduction la plus pure, la plus belle qui soit. Elle a pour énorme avantage d'avoir été faite à une date où le français et l'italien étaient si proches encore de leur racine latine que l'Anonyme paraît n'avoir eu qu'à poser ses pas dans les traces de l'original. Le revers de la médaille : il faudrait sûrement traduire à son tour le manuscrit pour que chacun de nos jours pût l'entendre. La traduction est en alexandrins, et la terza rima, fait rare, est respectée. En France, ce manuscrit ne fut redécouvert qu'assez tard au XIXe s. On le connaît d'ailleurs surtout par des fragments représentés çà ou là en revue par un juge civil lillois de l'époque qui s'était passionné****. On a voulu attribuer sans preuves cette Comédie en français à Christine de Pisan. On n'en sait pas grand chose à dire vrai, sinon qu'elle figurait dans l'inventaire dressé le 20 novembre 1496 des biens meubles et de la bibliothèque du défunt Charles d'Orléans, comte d'Angoulême, où entre une traduction du "libvre de Jehan Boucasse" (Boccace) et une autre des "Problesmes de l'Aristote", était mentionné "le libvre de Dan, escript en parchemin et à la main et en italien et en françoys, couvert de drap de soye broché d'or, au quel il y a deux fermoers d'argent". Il est à regretter que personne chez les dantologues ne semble plus s'occuper aujourd'hui de cette traduction formidable.

Au trente-troisième chant de l'Enfer, le manuscrit est fort lacéré. On y lit ce qui suit :

"Ce pecheur soulleva la bouche en tel maniere
Du fier past, fourbissant et nectoyant icelle
Du poil du chief que ja gasté avoit derriere.

Puis commença : 'Tu veulx or que je renouvelle
Le desperé doulleur que le mien cueur supporte
....................................................................................................

....................................................................................................
C'est assavoir comment la mort myenne fut crue
Tu orras et sçauras s'il m'a mye offendu.

Ung brief pertuys estant au dedans de la mue,
Laquelle par moy ha le titre de la fain,
Et en qui fault ancor qu'aultruy se sevre et mue,

Monstré m'avoir parmy le sien trou lors tout plain
De lumiere, où je fiz le maulvaiz songe et noir
Qui du futur le voil me descouvrit à plain.

Cestuy maistre et seigneur me vint lors apparoir,
Comme [chassant] le loup et les louas au mont,
Par lequel les Pisains ne pevent Lucques voir.

Avec maint chien meschant, studieux, viste et prompt,
Gallands avec Sismondz et avecq les Lanfrans
Si avoit miz pour lors devant luy tout afront.

En peu de cours paroient à moy par leurs semblans
Le pere et les filz las, et sembloit, non de main
Mais avec dentz agutz qu'on leur fendoit les flancz.

Quant je fuz reveilhé devant le lendemain,
Mes filz sentiz songeant plaindre, et viz lors comme eulx,
Estans prins avec moy, me demandoient du pain.

Bien es cruel se ja ne pleures et te dueulx,
Pensant ce que le cueur alors sy m'anunçoit :
Et si n'en plaings, de quoy est ce que plaindre sueulx ?

Ja estoient reveilhez, et l'heure oultrepassoit
Que la viande on souloit devant eulx amener,
Et chacun par son songe à l'heure se doubtoit ;

Et je senty la clef à l'huys dessus mener
De celle horrible tour ; dont à l'heure au viaire
Regardoy de mes filz, sans un mot leur sonner.

Et dur fus ens, que d'oeil l'arme je n'ay sceu traire :
Ils plouroient ; et mon filz Anselmuce alla dire :
– Que regardes ainsy, que has tu le myen bon paire? –

Oeil a plorer ne langue à respondre suffire
Ne me peurent ce jour, ne de la nuyct après,
Jusques l'aultre souleil au monde tourna luyre.

Comme ung peu le soleil ses raiz heut mis fres
En la prison dolente, et lorsque j'apperceus
Par quatre viz le myen regard mesmes de prez,

Les deux mains me mordy du dueil que j'en receus ;
Et eulx, pensant que tout ce fisse pour envye
Que j'eusse de manger, tost se levèrent sus,

[Disant] : – Pere, asses moins avons melencolye
Se tu manges de nous : tu nous donnas vesture
De ceste cher méchante, tu la prens pour ta vie. –

Pour non les contrister plus m'appaisay à l'heure :
Ce jour et l'aultre après eûmes la langue muete.
Ah dure terre ! à quoy ne fiz tu ouverture ?

....................................................................................................
Et deux jours les clamay après qu'ilz furent morz ;
Mais plus que la douleur peut à la fin le jeun.'

Quant il eut dit ceci, avecques les yeulx torz
Le miserable test reprint avec les dentz,
Qui persent l'oz, ainsy comme dentz de chiens, fortz.

....................................................................................................



(Fin)



____

Notes :


* Gaston Bachelard, Lautréamont, Paris, José Corti, 1995, p. 156.

** Dante, La Divine Comédie (trad. de Jacqueline Risset, éd. bilingue), 3 vol., Paris, Flammarion (coll. "GF-Flammarion"), 1985 (3e éd. en 2004). On a raison d'être hostile d'emblée, me semble-t-il, à une traductrice qui, en préface, convoque Auschwitz pour pérorer autour de l'enfer de Dante. C'est grossier et très bête. Pour le reste, cette traduction en français est de loin la pire qui fut jamais publiée. Elle est rien moins qu'une imposture. La Divine Comédie y est réduite à l'état de lavasse en vers qui ne peut provoquer que le sommeil ou, chez les grands drogués, le rire. Qu'on ne soit pas doué pour rendre un peu de poésie, passe encore. Mais le poème de Dante est de surcroît encombré à chaque page de faux-sens, de fautes de français, de coquilles, de dénaturations du texte original (mon édition est bilingue), sans compter les bourdes voire les aberrations qui grèvent l'appareil de notes. On peut bien s'ébahir que la version Risset fasse référence en milieu universitaire (et je ne dis rien des sous-gorilles des journaux ou de la radio qui n'ont qu'elle à la bouche). Cela donne une idée du niveau où est rendue la dantologie en France. J'admets que ceux qui n'ont jamais eu pareil torchon sous les yeux puissent douter si je dis vrai. Ils ajouteront peut-être foi à un intellectuel de plus de poids. Voici pour illustrer ce que déclare Bruno Pinchard au sujet de la proposition de Jacqueline Risset : "elle passe devant des difficultés de manière irresponsable. Madame Risset ignore tout de la dantologie". (Bruno Pinchard est professeur de philosophie de la Renaissance et de l’Âge classique à l’université Lyon-III ; il a pour pédigrée dantologique d'avoir notamment dirigé l’élaboration de l'excellent mélange d’articles intitulé Pour Dante, publié en 2001 aux éditions Honoré Champion ; ses cours sur "Dante et la question de la langue" sont en ligne).

*** Dante, Œuvres complètes (trad. et commentaires par André Pézard), Paris, Gallimard (coll. "Bibliothèque de la Pléiade"), 1965 (5e éd. en 1983), LVI + 1851 p.

**** Charles Casati, "Fragments d'une ancienne traduction française de Dante", Bibliothèque de l'Ecole des chartes, 1864, tome 25, pp. 304-320 (reproduction des chants premier, troisième et trente-troisième de l'Enfer) ; Charles Casati, Traduction en vers, inédite, de la Divine Comédie de Dante (d'après un manuscrit du XVe siècle, de la Bibliothèque de l'Université de Turin), extrait des Mémoires de la Société des Sciences, de l'Agriculture et des Arts de Lille, année 1872, 3e série, 10e vol., 24 p. (reproduction des chants deuxième et quatrième de l'Enfer).



9 commentaires:

  1. Traducteur traditeur24 février 2013 à 09:17

    Monsieur,
    n'ayant pas l'honneur de vous connaître, sinon par cette chronique trouvée au hasard de mes vagabondages avec fée Grogle à la recherche du graal de quelque recension "papier" (inexistante à ce jour), je ne répondrai pas, mais vous indique deux petits points qui semblent manquer à votre armoire à pharmacie (et, au fait, je n'use d'aucun onguent) : d'abord, la traduction en question a été profondément remaniée par rapport aux trois forts volumes "pour les riches" (je précise : le prix de deux à trois places de cinéma, à peine, pour des livres sur du vrai papier, dont le premier composé aux plombs !) que vous signalez ; ensuite, je suis aussi coupable de la seule édition critique bilingue de la "Vie nouvelle", chez Garnier Classiques, que j'ose dire plus soignée que celle même de mon maître Pézard (pour lequel je partage votre vénération, mais qui n'est guère lisible, trois fois hélas, aujourd'hui). Ce sont là de simples constatations.
    Heureux de vous avoir lu, et merci d'exister
    JcV
    (... et d'accord, évidemment, pour republier Casati ou Grangier... sans votre "vieil onguent sternutatoire" bien sûr : comme aurait dit Brassens, "ça va de soi" !)

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    1. Monsieur le Professeur,

      Je n'ai pas l'honneur de vous connaître non plus, aussi m'abstiens-je pareillement de répondre (car on ne saurait naturellement discuter utilement qu'entre-soi).

      Je me borne donc à vous dire le plaisir surpris qui est le mien de vous avoir eu comme lecteur : je suis bien content que l'appât de votre propre nom vous ait hameçonné jusqu'à moi.

      Pour mes lecteurs plus ordinaires, je précise que la Vie Nouvelle de feu le Pr Pézard, que j'ai justement sous les yeux (et qui est citée en épigraphe à ce blog), me paraît pour ma part absolument lisible, aujourd'hui tout autant qu'hier. Je ne sais rien dire en revanche de la vôtre, la plus soignée, que je n'ai pas lue. Je vais voir ce que je peux faire pour me la procurer, fonction de ce qu'il en coûte (une place de cinéma, c'est déjà beaucoup pour certains par les temps qui courent).


      A.B.

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  2. J'apprécie la vivacité de ces échanges, leur liberté de ton, car cela manque cruellement de nos jours dans les milieux littéraires, qu'ils soient universitaires (unis vers Cythère) ou non. J'ai la traduction Pléiade d'André Pézard, qui m'avait été recommandée par un ami écrivain. et que je trouve très belle et surprenante. Quant à version de Jacqueline Risset, ne serait-elle pas animée par l'idée qu'il faut "faire moderne" (un diktat avant-gardiste qui n'a pas fait aussi long feu que l'on pourrait penser) ?

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  3. Votre article est ahurissant...
    Vous saluez la traduction moyen-âgifiante de Jean-Charles Vegliante qui traduit "Italia" par "Ytaille" et ne recule devant aucune boursouflure langagière destinée à rendre le texte pittoresque jusqu'au carton-pâte le plus ridicule, quand la traduction de Risset se contente de... traduire, en restant le plus proche possible du texte original.
    Quelqu'un vous a-t-il fait la farce de coller la couverture du Vegliante sur le Risset, et inversement ?

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    1. Mon pauvre ami, si vous saviez lire, vous verriez qu'à propos de Vegliante c'est à peu près ce que je dis (vos exagérations en moins).

      Quant à la traduction de Risset, je maintiens que c'est une lavasse. Elle est non seulement poétiquement nulle, mais fausse à trop d'endroits (sans parler de l'appareil de notes qui confine à l'ignorance).

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  4. Vous choisissez "Mon pauvre ami" pour traduire le "Connard" de votre pensée.
    Vegliante préfère "blanchoyer" au "blanchir" de [cette pauvre] Risset.
    On est donc chez les Précieuses.
    Mais j'aime bien!
    C'est poilant!

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  5. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  6. Tradurre la Divina Commedia di Dante usando termini arcaici o provando addirittura ad inventare una lingua neo-arcaica è secondo me errato, si snatura in questo modo uno dei capisaldi Danteschi e della sua Opera cioè quello della ricerca e dell' utilizzo di una lingua Nuova, Moderna...
    Per questo a mio avviso credo che la traduzione più efficace sia quella di J. Risset

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  7. Cher Kayetan Josephsen,

    D'abord accordez-moi de vous répondre ici en français, dans la mesure où il est hautement probable que vous-même le comprenez (sinon pourquoi votre commentaire ?) mais que mes autres lecteurs ne maîtrisent pas tous l'italien.

    Ensuite, je dois vous dire que je ne suis pas loin d'être d'accord avec vous.

    C'est vrai, on peut rejoindre Jacqueline Risset au moins sur un point (puisqu'au fond c'est son point de vue, qu'elle fait connaître dans sa préface, que vous adoptez) : quelle que soit la beauté, la poésie qui se dégagent de la traduction d'André Pézard (mais on pourrait en dire tout autant du manuscrit anonyme de Turin), son archaïsme renvoie à un temps révolu, à une langue passée où l'on se plonge avec bonheur mais nostalgie. Or Dante fut tout entier tourné vers le futur, et l'idiome qu'il a plus ou moins inventé devait dessiller les yeux des lecteurs de son époque.

    Cela étant posé, la proposition de Risset est-elle préférable, comme vous le concluez. De mon point de vue (tout à fait subjectif) : non. Car une chose est de dire que Risset a utilisé une langue plus "neuve", plus "moderne", une autre chose est d'affirmer que son travail rendrait justice à la poésie de Dante.

    Sur ce dernier plan, strictement poétique donc, je demeure d'avis que la version française donnée par Jacqueline Risset est une des plus plates publiées. Sa nouveauté, lors de sa parution, résidait dans le vers libre. Mais comme disait Borges, « la tendance est au vers libre parce qu’il est plus facile à faire que le vers régulier » . Et sous couleur de faire émerger « la vitesse » (je cite la préface de Risset), de rompre avec la solennité « paralysante » du poème, de « réveiller le rythme », de favoriser un réapprentissage du poème long pour le lecteur contemporain accoutumé aux poèmes courts de la modernité, la Divine Comédie se trouve réduite à l'état de triste récitation incolore, engourdie, légèrement ridicule et aussi passionnante que l’annuaire du téléphone.

    C'est en tout cas mon sentiment, qu'on n'est pas forcé de partager.

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pan ! pan !